Intersection

 

 

On appelle intersection un ensemble E dont les éléments appartiennent à la fois à un ensemble A et à un ensemble B (E = A  B). Dès l’origine, l’Oupeinpo a imaginé des œuvres intersectives, et même des supports, des matériaux, du matériel de peintre intersectifs.

Une œuvre intersective est aisée à concevoir en volume. Soient deux volumes A et B que l’on conduit à s’interpénétrer. Une fois fixée leur position, on élimine ce qui dépasse de l’un et de l’autre, pour ne garder que la partie commune. Certes, dès qu’il s’agit de matériau réel, de marbre par exemple, l’interpénétration est difficile à réussir, mais ce n’est qu’un problème technique, qui ne concerne pas l’Oupeinpo1. D’ailleurs, Aline Gagnaire en est venue à bout. Avec deux œuvres classiques du Louvre, ou du moins des répliques petit format, elle a réalisé la Vénus de Samothrace. Elle aurait pu aussi bien l’intituler la Victoire de Milo.

Dans une telle œuvre, les formes visibles des volumes sont intersectives, mais le matériau l’est aussi. Du point de vue du matériau, en effet, qu’est-ce qui est commun à la Vénus et à la Victoire ? Non pas les particules particulières qui les composent, mais le marbre en tant que matière. Dans le cas des répliques, le plâtre, le fait d’être en plâtre. La Vénus de Samothrace fut exécutée dans le plâtre même des répliques de la Chalcographie du Louvre.

Plus complexe est la réalisation d’une peinture intersective. Pour augmenter les chances de trouver des éléments communs, choisissons deux œuvres de sujet similaire, par exemple L’Enterrement du comte d’Orgaz, du Greco, et Un enterrement à Ornans, de Gustave Courbet. Première constatation : le premier, l’artiste mystique, a traité son sujet tout en hauteur (4,60 mètres de haut) ; le second, le réaliste, tout en largeur (6,68 mètres de large). De grands pans de l’un et de l’autre vont « dépasser » et être éliminés – notamment, le registre supérieur et « céleste » du Greco, qui n’a rien de commun avec le Courbet.

Deuxième constatation : si les deux tableaux sont proches par le sujet, leur traitement s’oppose à de nombreux égards2. Il faudrait inverser certaines données de l’un des tableaux, au moins le retourner gauche-droite, avant de relever des éléments communs.

Car il faut préciser ce qu’on entend par « éléments communs » entre deux tableaux. Si l’on peut réduire un marbre à son volume3, une peinture est plus complexe. Il faut en retenir les formes et les couleurs, mais aussi les effets de matière ou la « lecture » qu’on fait des objets, personnages ou arrière-plans figurés. De sorte que l’identification d’éléments communs relève d’une interprétation.

Il existe toutefois un point de départ commode. Dans l’un et l’autre tableau, un officiant tient un crucifix monté sur une hampe. L’intersection de la croix constitue un repère précis. Prenons des mesures. Dans les deux cas, l’intersection se trouve à 2,80 mètres au-dessus du bord inférieur du tableau (avec une incertitude minime, due au calcul sur reproductions). Commençons donc par mettre les deux reproductions à la même échelle. Retournons l’un des tableaux gauche-droite, comme ci-dessus dit. Superposons les images en plaçant l’intersection de leurs crucifix en repère. Il s’ensuit que les bords inférieurs coïncident et que la position respective des deux tableaux est également déterminée en longitude.

Éliminons ce qui dépasse, soit presque toute la partie cintrée du Greco et les deux extrémités du Courbet. Nous conservons un format « intersectif » : en hauteur, la plus courte des deux mesures, celle du Courbet, 3,14 mètres ; en largeur, également la mesure la plus courte, celle du Greco, 3,60 mètres. Un léger début de cintrage se manifeste de chaque côté, dans le haut.

À l’intérieur de ce cadrage, on trouve, communs aux deux œuvres : le crucifix déjà mentionné, dans la même position (la hampe affichant une infime et identique inclinaison), et vingt-sept personnages grandeur nature (sans compter le cadavre ni le chien). Parmi ceux-ci, dans les deux cas : un prêtre portant la chape et lisant ses formules dans un livre, deux personnages arborant le costume de leur état (deux moines ou deux juges), un enfant tenant un objet (torche ou aiguière). Harmonie en noir, rouge et blême (outre les ors de l’un et les terres de l’autre). Similaire effet tiré de l’alignement des têtes. Il reste à exécuter une nouvelle œuvre à partir de ces données. Le titre lui-même sera intersectif : l’Oupeinpo parle de L’Enterrement du comte d’Ornans ; un traitement littéral donne Enterrement Or4.

Il est une autre façon de procéder. Tirer des deux œuvres des reproductions strictement à la même échelle. Les scanner avec la même définition. Les superposer, comme ci-dessus, et ne conserver que le recadrage intersectif. Les deux images se répondent alors pixel pour pixel. Mais deux pixels dans la même position seront le plus souvent de couleur différente. Conserver seulement ceux qui sont identiques dans l’une et l’autre image : ils composent le nouveau tableau.

 

1 Vite dit. Si l’on considère qu’une œuvre, chose mentale, est aussi un objet unique, concret, si sa vérité est justement d’être chose mentale matérialisée, il est exclu de l’abstraire pour la réduire à un ensemble mathématique d’éléments. Le problème n’est donc pas technique, mais théorique. Ce qui ne saurait déstabiliser l’Oupeinpo, au contraire.

2 Format en hauteur / format en largeur. Registre double / registre unique. Demi-cercle / rectangle. Couleurs flamboyantes / couleurs terreuses. Épisode légendaire, ancien / épisode réel, contemporain. Ciel peuplé d’anges et de saints / ciel vide. Mort et officiants venant de droite / venant de gauche. Cadavre montré / cadavre (probablement) enfermé dans sa bière, elle-même sous un drap funéraire. Fosse invisible (hors champ) / fosse montrée (au premier plan), etc.

3 Ce qui est une opération d’abstraction, cf. note plus haut.

4 D’autres intersections on été proposées : Les Joueurs de tartes (Cézanne/ Bruegel), Le Radeau de Médicis (Géricault/Rubens), L’Enlèvement des glaneuses (David/Millet), La Leçon de pommes de terre (Rembrandt/Van Gogh), 21 mars 1987.

L’Enterrement du comte d’Orgaz, par le Greco (Tolède, Santo Tomé). Un enterrement à Ornans, par Gustave Courbet (Paris, musée d’Orsay).