Le corps noir est un corps beau

Œuvre à exécution inéluctable

 

 

Contrainte du corps noir

L’astrophysicien cherchait un moyen d’estimer les températures stellaires sans quitter son fauteuil. Dugenoux trouva la bonne méthode en prouvant le lien entre la couleur de l’étoile et sa température. À cette fin, il utilisa le concept de « corps noir ».

Il suppose un corps creux, comportant un minuscule orifice. Quelques considérations de physique l’amènent à conclure qu’un rayon lumineux entré par cet orifice dans ce corps, nommé corps noir, en ressort nécessairement après un certain nombre de réflexions sur ses parois. À l’équilibre thermique, la couleur de la lumière alors émergente dépendra de la seule température des parois internes.

Pour l’Oupeinpo, il y a là un système à transposer, de quoi fabriquer une contrainte de remplissage plastique. On en appréciera le haut rendement économique, puisque le premier trait lancé déclenche la totalité de l’exécution.

 

 

 

Commençons par délimiter l’œuvre : traçons, classiquement, un rectangle fermé. À l’intérieur, posons une forme dont le cerne ne comporte qu’une seule étroite solution de continuité : le trou du corps noir. Notre règle sera qu’une droite entrant par cette ouverture se comporte comme un rayon lumineux et se réfléchit sur les parois selon les règles de l’optique, y compris les aberrations dues aux irrégularités de surface. Cette ligne est, de plus, astreinte à prendre une couleur déterminée qu’elle conserve tant qu’elle se maintient à l’intérieur de la forme.

Ressortie de ce piège après un temps t sous un autre angle déterminé, lui, par son dernier rebond sur la paroi interne, elle prend de ce fait une autre couleur et continue son parcours, rebondissant cette fois entre les limites internes du cadrage de l’œuvre et l’extérieur du cerne de la forme précédente. Inéluctablement, après un nombre fini de rebonds, elle retrouve le même orifice et entre de nouveau dans la forme cernée mais sous un nouvel angle. Sa couleur s’en trouve modifiée selon le même principe et le processus se réitère selon un fatum implacable lancé dès le jet du premier trait.

Le processus trouve sa fin théorique à l’épuisement des 14 000 tons visibles par l’œil humain.

 

 

 

Les contraintes de son usage

Ce mode de fonctionnement établi, il reste à le compléter de ses contraintes cosmétiques. Il n’est pas oupeinpiennement admissible, en effet, de laisser l’artiste choisir l’angle d’incidence du jet initial. Cet angle devra être soumis à un donneur d’ordre indiscutable. On pourra choisir parmi les instruments donnant à lire des résultats angulaires. Par exemple, il sera facile d’utiliser :

l’angle du cadran de la montre ;

l’angle de la hauteur solaire apparente ;

l’angle du point de vue politique ;

– l’angle d’un camembert statistique, etc.

Quant au choix des couleurs et de leurs changements qui justement interviennent selon les angles d’entrée, il sera déterminé par le report de cet angle sur le cercle chromatique.

Enfin l’oupeinpiste devra instaurer un comput préétabli du nombre des itérations sous peine de voir, à l’infini, mise son œuvre au noir.

 

 

Exemple : photochromisation fatidique du duc d’Urbino

Prenons pour faire œuvre de démonstration le portrait du duc d’Urbino, Frédéric II de Montefeltre, par Piero della Francesca. La tête, avec son célèbre profil, se détache impeccablement devant le fond-paysage, procurant un contour bien net. Ne gardons que les cernes des formes principales, en réservant un trou d’entrée dans chacune. Déterminons ensuite scientifiquement les trois paramètres nécessaires et suffisants :

– l’angle de première attaque du rayon chromatique ;

– la couleur de ce rayon pour chacun de ses séjours dans un cerne ;

– le nombre d’occurrences des colorations.

 

 

Utilisons le cadran d’une montre. Il y est précisément 18 heures 37.

Pour l’angle d’attaque, nous faisons comme les aviateurs et identifions le cadran des heures avec celui, à 360 degrés, d’une boussole. À un temps t correspond un angle . Déclencher le processus à cette heure h = 18 h 37 définit un angle d’attaque de 198 °. On admet que l’orifice d’entrée du rayon est ouvert par le premier impact.

Reportons maintenant le cadran sur le cercle chromatique. L’aiguille des heures y indique maintenant la couleur tandis qu’un paramètre de pourcentage suit les indications de celle des minutes. À chaque changement de cerne, la couleur s’adaptera selon son l’angle de pénétration.

Enfin, le nombre d’occurrences sera celui de l’angle exprimé en degrés. Dès que ce nombre sera atteint pour l’un des cernes, le processus sera stoppé.

 

 

Tristan Bastit, Le Duc d’Urbino fatidique.